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Soumis par judith_aynes le mar 17/12/2019 - 13:43

C’est l’heure du bilan ! Nous souhaitons vous partager les enseignements de notre expérience avec Alain du Fraysse. Nous avons décidé ensemble d’arrêter le projet Solucracy.

Pour vous remettre dans le contexte, le Fraysse est un village de 386 habitants dans le Tarn où Alain, citoyen engagé, souhaitait lancer une dynamique de participation. C’est un village très étendu, à densité d'habitat dispersé, où la conscience collective est traditionnellement peu présente dans un territoire. Cependant c'est un territoire où les gens sont habitués à prendre en charge un partie de ce qui est ailleurs dévolu à la collectivité territoriale comme l'entretien et la réfection de certaines voies d'accès aux fermes ou la prise en charge privée d'une partie de la fourniture énergétique en recourant au chauffage au bois…

Le projet a démarré au printemps dernier, et depuis il s’en est passé des choses ! D’abord, il s’est lancé en s’inspirant de la philosophie de Solucracy : du porte à porte et un atelier. Même si le projet ne suivait pas complètement la méthode et nos convictions, nous avions accepté d’accompagner Alain parce que nous partagions la même intention.

Nous avions partagé dans un article précédent comment Alain s’était organisé :

  • 6 et 7 Juillet 2019 : un premier porte à porte peu fructueux
  • 11 au 19 Juillet 2019 : un deuxième porte à porte motivant et aux réponses cohérentes
  • 29 Juillet 2019 : un petit comité et 7 solutions co-crées par les nouveaux habitants
  • 1er Août 2019 : quelques idées pour soutenir le projet et favoriser la synchronisation des énergies
  • 18 Août 2019 : de nouveaux habitants, des idées plus abouties et des premières énergies libérées

Alain était hyper autonome, il expérimentait et nous faisait des retours réguliers sur son expérience. De notre côté, on le soutenait dans ses questionnements, lui faisait prendre du recul et lui donnait à voir d’autres expérimentations en cours dans d’autres territoires.

A ce stade, il avait discuté avec le maire du village pour lui faire des propositions. Mais le problème déjà connu par la mairie était que les habitants ne s'engageaient pas, même sur des sujets simples.

Depuis, les choses se sont un peu compliquées. Les habitants qui n’ont pas été entendus pendant le porte à porte, se sont montrés peu compréhensifs à l’égard de la démarche entreprise. Les personnes impliquées dans la démarche sont tous des nouveaux habitants de la région, et le choc culturel entre les nouveaux et les anciens a fait surface.

L’engagement des habitants impliqués face aux retours du maire n’a pas arrangé l’affaire. Ils ont préféré se retirer et ne pas lancer de projets qui n’avaient pas de sens pour tous.

 

Ce qui a bien fonctionné

  • des nouveaux habitants impliqués et la création d’un petit collectif
  • des projets imaginés par les habitants
  • discussions avec l’élu

Ce qui n’a pas fonctionné

  • pas d’engagement des habitants "historiques", même si des projets faciles à mettre en place
  • pas de soutien de l’élu avant les élections
  • freins de la part des habitants qui n’ont pas été écoutés

 

De cette expérience, nous avons appris énormément. Voici les 3 enseignements que nous avons retenus, et les raisons qui ont fait que nous avons arrêté le projet.

  1. Définir les conditions d’un projet Solucracy

Au moment où Alain a lancé son initiative, nous venons tout fraîchement de définir les conditions d’un projet Solucracy, qu’est-ce qui faisait qu’un projet était Solucracy ou non. Elles n’étaient pas encore ancrées comme des convictions personnelles.

Celle que nous a forgé cette expérience est le fait d’aller voir tous les habitants, sans exception, du village ou du quartier à l’échelle d’une ville. Nous sommes convaincus que si nous donnons la même chance à tous les habitants de s’exprimer sur ce dont ils ont besoin pour être mieux dans leur village, alors l’opposition aura moins de place. Tout le monde aura eu l’occasion de dire, et l’argument du “on ne m’a pas écouté” ne tient plus. Il est notamment important de prendre le temps de revenir plusieurs fois sur certaines adresses afin de rencontrer ceux qui sont peu accessibles pour des raisons d'horaires inhabituels.

 

  1. S’aligner sur nos intentions mutuelles pour la participation citoyenne

Après cette première expérimentation, nous avions décidé avec Alain de repartir depuis le début et de reprendre le porte à porte, avec le collectif citoyen créé, et de s’adresser à tous les habitants.

Et puis, je lui ai posé une question : “quelle est ta véritable intention derrière ce projet ? qu’est-ce que tu cherches à faire ? tu seras content s’il se passe quoi à la fin ?” Sa réponse était finalement différente de l’intention de Solucracy. Il cherchait à s’assurer que les décisions politiques respectent l’avis des habitants de la commune. Il s’agit bien de participation citoyenne, mais il ne s’agit pas de notre compétence. Bien sûr, nous souhaitons que les décisions politiques respectent l’avis des habitants de la commune, mais notre métier est de mobiliser les habitants sur des projets qui ont du sens pour eux, pas d'avoir un pouvoir sur les grandes décisions politiques. 

Je lui ai conseillé alors de se réaligner avec le collectif citoyen sur leurs intentions collectives. Pourquoi pas penser à créer un conseil des sages ? A créer eux-mêmes une liste participative ? Finalement, faisons simple et recréons du dialogue : transformons l’ancienne épicerie fermée depuis des années en café associatif pour se rencontrer et porter la voix des habitants.

 

  1. Être soutenus par les élus pour mettre en oeuvre les projets

Dans le cas du Fraysse, comme dans beaucoup de petites communes, le maire ne souhaite pas se représenter pour les prochaines élections. Alain l’a rencontré, il aime la démarche, est aligné avec les projets proposés mais ne s’investit pas puisque son mandat est bientôt fini. Et on le comprend !

Les deux projets principaux était de végétaliser les rues et de redessiner les places de stationnement dans le coeur du village. Deux projets de la compétence de la mairie qui nécessitaient l’implication des élus et des agents. Sans leur accord, les citoyens ne peuvent s’emparer du sujet.

Et surtout, nous sommes encore dans une culture de la loi et du rapport au pouvoir. Imaginons que l’élu se soit emparé des sujets remontés par le collectif. Peut-être que les autres habitants auraient suivi la décision du maire, qu'ils ont élu et changé leur position face aux projets proposés.

Nous recherchons à recréer les conditions d’un dialogue serein entre élus et citoyens pour qu’ils contribuent ensemble à l’amélioration de leur quotidien. C’était une tentative, riche d’enseignements. C’est le début de quelque chose au Freysse et nous sommes fiers d’y avoir contribué, même si ce n’était pas avec la méthode Solucracy “by the book”.

 

Crédit photo : photo by Joshua Ness on Unsplash