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Notre vision du monde

Pour comprendre comment activer les agents du système, il est essentiel de commencer par le niveau individuel, en explorant comment nous construisons notre vision du monde. Jordan Peterson a largement travaillé sur ce sujet, et voici une synthèse de son approche.
Notre cerveau construit une simulation du monde à l’intérieur de nous pour donner du sens à ce qui nous entoure et guider nos actions. Cette simulation nous permet de prédire les résultats de nos actes avant de les entreprendre. Par exemple, si je vois un serpent et que je pense à le caresser, je vais tester mentalement cette idée. Mon expérience et ma compréhension du monde me diront que cela pourrait être dangereux, et je vais alors ajuster mon comportement pour éviter le risque.
Cette simulation est alimentée par nos souvenirs, nos expériences passées et toutes les informations que nous avons accumulées jusqu’à aujourd’hui. Elle est très utile, mais elle comporte aussi des limitations. Elle est nécessairement imparfaite, car :
Elle repose sur des expériences et des perceptions parfois erronées.
Elle ne tient pas toujours compte des choses que nous ignorons ou des informations qui nous échappent.
Elle s’appuie sur des conclusions hâtives tirées d’expériences passées qui peuvent créer des barrières illusoires.
De plus, le monde évolue, tout comme nous. Nous gagnons en compétences, en connaissances, et en capacités, mais souvent, nous ne mettons pas à jour notre vision du monde pour refléter ces changements.
Cela s’explique en partie par un mécanisme naturel d’économie d’énergie. Re-questionner en profondeur notre vision du monde demande une grande dépense cognitive. Notre cerveau, conçu pour limiter cet effort, cherche des raccourcis et évite, autant que possible, de tout réexaminer.
Parfois, cela conduit à ignorer ou rejeter des informations nouvelles qui, si elles étaient intégrées, pourraient bouleverser notre compréhension du monde. Ce refus est une forme de protection énergétique, qui nous empêche de devoir déconstruire et reconstruire complètement notre modèle mental à chaque instant.
Comprendre ces mécanismes est crucial pour accompagner les agents du système et les aider à dépasser ces limites perçues, pour s’ouvrir à de nouvelles possibilités et actions.
Le rôle des émotions
Les émotions jouent un rôle crucial dans l’ajustement de notre vision du monde. Comme mentionné, notre vision du monde est nécessairement imparfaite, car nous n’avons pas accès à la réalité complète. Nos sens et notre cerveau filtrent constamment les informations, et notre simulation intérieure du monde repose sur ces données limitées.
Les émotions agissent comme un signal d’alarme. Elles nous indiquent qu’il y a une discordance entre notre vision du monde et la réalité. Cette friction entre ce que nous percevons et ce que nous pensions vrai nous pousse à remettre en question, voire à mettre à jour, notre modèle mental.
Quelques exemples d’émotions et de leur rôle :
La tristesse : Elle nous aide à reconnaître qu’un élément de notre vision du monde n’existe plus ou n’a jamais existé. C’est l’émotion qui accompagne le deuil. Par exemple, si nous perdons une relation, un objet ou une situation sur lesquels nous comptions, la tristesse nous invite à retirer cet élément de notre simulation du monde et à réajuster nos attentes.
L’anxiété : L’anxiété signale une inadaptation entre notre vision du monde et une situation. Elle survient lorsqu’un événement inattendu ébranle profondément notre compréhension. Par exemple, si un partenaire met soudainement fin à une relation alors que tout semblait aller bien, cela génère une angoisse. Notre cerveau perçoit cela comme une faille majeure dans notre capacité à prédire et à naviguer dans le monde. Cette émotion nous pousse à re-questionner intensément nos actions, nos perceptions et nos croyances, jusqu’à ce que nous trouvions une manière d’intégrer cet événement dans notre simulation.
Chaque émotion, à sa manière, joue un rôle dans le réalignement de notre vision intérieure avec la réalité. Pour que ce processus fonctionne, il est essentiel de ressentir, d’accueillir et d’écouter nos émotions, au lieu de les ignorer ou de les réprimer.
Ainsi, les émotions sont des outils puissants de réajustement et de croissance, permettant de maintenir une vision du monde aussi adaptée que possible à la réalité mouvante qui nous entoure.
Utiliser le ressenti et les émotions pour s’adapter
Le ressenti joue un rôle essentiel dans l’ajustement de nos actions, que ce soit à titre individuel ou collectif. Il agit comme un indicateur nous permettant de capter les décalages entre la situation actuelle et nos valeurs, nos priorités, ou ce qui fait sens pour nous.
L’importance du ressenti individuel et collectif
En utilisant nos émotions et nos ressentis, nous pouvons comprendre si une situation est alignée avec ce qui est important pour nous. Cela s’applique aussi au niveau collectif : chaque membre d’un groupe, en fonction de sa position et de son expérience, peut ressentir des tensions ou des ajustements nécessaires.
Exemple d'ajustement collectif :
Prenons une personne sensible à la gestion des ressources dans un projet collectif. Si elle exprime une tension sur le gaspillage ou l’utilisation inefficace des ressources, son ressenti peut signaler un problème important. En écoutant cette tension, le collectif peut ajuster son action pour résoudre cette incohérence, renforçant ainsi l’alignement avec les objectifs du projet.
De la même manière, sur un territoire, une personne peut vivre une situation quotidienne problématique (par exemple, un désagrément récurrent). Si elle exprime son vécu et que le collectif ou les décideurs prennent en compte son témoignage, cela permet de réajuster les actions entreprises, rendant le territoire plus harmonieux et fonctionnel.
Le parallèle avec un organisme vivant
Le collectif fonctionne comme un organisme vivant. À titre individuel, si nous ressentons une douleur, par exemple une jambe ankylosée, notre corps nous envoie un signal pour ajuster notre posture et supprimer l’inconfort. De la même manière, au sein d’un collectif, chaque membre, en exprimant ses ressentis ou tensions, agit comme une sorte de « nerf sensoriel ». L’écoute de ces signaux permet d’ajuster les décisions collectives et de maintenir l’équilibre et l’harmonie au sein du groupe.
Prendre soin des ressentis dans les décisions collectives
Un exemple simple : dans un groupe de 10 personnes, si une décision est prise par 9 membres sans prendre en compte la perspective du 10ème, cette personne pourrait ressentir de la frustration, de la colère, ou un autre inconfort. Si ce ressenti est exprimé et entendu, cela donne l’opportunité au collectif de réviser sa décision et de mieux inclure la personne concernée.
Écouter et prendre soin des ressentis n’est pas seulement une manière d’honorer chaque individu. C’est également une stratégie pour améliorer l’efficacité et l’alignement des actions collectives. En ajustant en permanence en fonction des signaux reçus, le groupe devient plus résilient, plus juste, et mieux adapté aux réalités du terrain.
Mettre le groupe au service du décryptage des ressentis
Mettre le groupe au service de l'exploration des ressentis
Dans la limite du raisonnable, le groupe a un rôle important à jouer pour accompagner une personne qui exprime un ressenti. Parfois, ces ressentis sont difficiles à formuler. Une personne peut simplement dire : « Je suis en colère », ou « J’ai une boule au ventre », ou encore « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous faites, mais je ne sais pas pourquoi. » Dans ces moments-là, le groupe peut se mettre en posture d’écoute et accompagner cette personne pour l’aider à explorer ce qu’elle ressent et à clarifier ce qui se passe en elle.
Cela demande une disponibilité collective et une écoute bienveillante, car ces émotions ou tensions peuvent être le signal d’un désalignement ou d’un problème sous-jacent dans les dynamiques du groupe.
Les limites de l'ajustement collectif
Cependant, il est aussi important de reconnaître les limites de ce processus. Tout n’est pas ajustable collectivement. Il peut arriver que la tension exprimée ne puisse pas être prise en charge par le groupe, car elle reflète un travail personnel ou une expérience individuelle qui dépasse la portée collective. Dans ce cas, la personne concernée devra entreprendre un cheminement personnel pour explorer et dépasser cette tension.
Le rôle du groupe n’est pas de résoudre tous les problèmes de chaque individu, mais de fournir un cadre bienveillant pour que les ressentis soient accueillis et explorés. Si le groupe ne peut pas s’ajuster, il est alors possible de soutenir la personne en lui donnant de l’espace pour réfléchir et travailler sur elle-même, tout en maintenant un lien d’écoute et de respect.
Ainsi, ce processus d’accompagnement, lorsqu’il est possible, permet au groupe de renforcer sa cohésion et à l’individu concerné de mieux comprendre ses propres ressentis et tensions. Cela participe à la fois à la croissance personnelle et à l’intelligence collective.