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Quelques mots sur vous : qui êtes-vous ? Quelle est votre fonction ? Dans quelle commune ?
Gilles Petit est maire délégué de Bréel (Orne, Normandie) de la commune nouvelle d'Athis-Val de Rouvre, située au cœur de la Suisse normande, au pied de la Roche d’Oëtre, site classé et « Espace Naturel Sensible » du département de l’Orne.Bréel est une magnifique bourgade verdoyante et vallonnée de 150 habitants traversée annuellement par les 40 000 visiteurs de ce magnifique site naturel !
GP : Bonjour, j'ai 57 ans, j'étais technicien dans l'industrie automobile. Originaire d'Athis-de-l'Orne, je suis venu habiter Bréel il y à 20 ans, attiré par sa tranquillité, ses chemins creux et sa rivière.
Décrivez un moment d’interaction avec un.e administré.e au cours duquel vous vous êtes senti enthousiaste, en gratitude, où vous avez eu le sentiment de toucher du doigt ce qui fait la valeur et le sens de votre métier. C’était quand, où, avec qui, à propos de quoi ?
GP : Je pense à la réunion de présentation de La Menuise (un collectif d’entrepreneurs et d’artisans installé dans l’ancienne menuiserie du village de Bréel) qui a eu lieu récemment, avec Alain Lange (Maire de la commune nouvelle d'Athis-Val de Rouvre), et les responsables de la Menuise. Ils nous ont contactés pour nous parler de leur projet.C’était il y a un mois, tout récent, ça a permis de mieux communiquer entre eux et nous, et pour nous de comprendre que c'est un projet important !
Au niveau de la mairie, on les connaissait, on savait que ce lieu et ce collectif existaient, on avait écho qu'ils avaient un projet collectif important. On avait aussi entendu par la préfecture qu’ils étaient en discussion et Monsieur Lange était présent à une rencontre organisée par la Préfecture pour parler de La Menuise.
Ce qui ressort des échanges, pour moi, c’est qu’on est enchanté que des jeunes arrivent dans cette campagne avec des projets !
On sent que ca va apporter des choses positives à Bréel, l’avenir le dira !
Il y a des choses que j’ai le droit de dire et d’autres qui sont en instruction.
Je me dis en tout cas que s'ils n'étaient pas venus nous présenter tout ça, il y aurait eu des risques de blocage dans leur projet. Je pense que ces rencontres serviront pour lever des barrières institutionnelles qui auraient pu être infranchissables par la suite.
Autant que possible, la mairie veut soutenir à déroger à certaines obligations, notamment liées au fait que le bâtiment est situé à côté de notre église classée.
Ce n’est pas un projet simple, ils sont plusieurs personnes qui ont plein de projets différents.
La Menuise s’est installée il y a déjà 2 ans, on regardait de loin, on trouve la démarche intéressante et on ne peut que les soutenir.
Pour moi, ça a créé une ouverture et ça va ouvrir à un dynamisme sur la commune.
Monsieur Lange (Maire de la commune nouvelle d'Athis-Val de Rouvre) et moi (Maire de la commune de Bréel) souhaitons soutenir ce projet qui nous semble bien, sérieux et bien étayé ! On est confiant !
Sans fausse modestie, quelles sont les forces, talents, contributions qui vous ont été utiles dans cette situation ?
C’est surtout eux les acteurs ! et c’est rassurant pour nous !Écouter leur projet, leur envie et motivation de réussir.
Synthétiser ce qui a été dit.
Je suis Bréelois depuis 20 ans, j’ai fait deux mandats en tant que conseiller municipal avant la commune nouvelle, et c’est mon premier mandat en tant que maire délégué.
Je connais le dernier artisan de la commune, c'était le menuisier de cette commune, qui a fermé il y a bien longtemps.
Aujourd’hui c’est le projet de La Menuise. C'est comme si d'un coup on avait plusieurs artisans qui s'installent !
Qu’est-ce qui vous a procuré de la satisfaction, du plaisir ?
Ce qui me satisfait est que le projet est sur de bons rails, et que ça va aboutir.Quand on investit et qu'on y arrive pas, c'est frustrant !
C'est eux qui font tout le travail.
C'est vraiment une chance que ça arrive ici, il n’y a que des avantages : ça va redynamiser le centre bourg, ça peut masquer une grosse verrue, un gros bloc de béton [en parlant du bâtiment de l’ancienne menuiserie].
C’est une invitation à faire revivre le bourg.
Quand on a rassemblé les petites communes en une commune nouvelle, il y avait des craintes que des communes comme Bréel, de 150 habitants, soient englobées et perdent leurs âmes.
Quelque chose se passe aujourd’hui, on est actif, pour les habitants et au sein de Flers Agglo (communauté d'agglomération à laquelle appartient Bréel).
Pour l’agglomération, on était une petite commune au pied de la Roche d'Oëtre, un lieu de passage : environ 40 000 personnes y passent chaque année. Avec ces nouvelles activités, les gens vont s'y intéresser, une campagne qui bouge un peu !
Des gens d’ailleurs, des touristes venaient chercher une brasserie dans la commune [en parlant de l'Entourloupe, les brasseurs de bière installés au sein de La Menuise], et je ne savais pas qu’il y en avait une ! Aujourd’hui, je peux leur indiquer le chemin !
Je suis parti à l’autre bout de l’Orne, et dans une discussion, je dis que je viens et suis maire de Bréel, et la personne me répond : “Ah vous avez un réparateur de vélo dans votre commune, c’est ça ?” [en parlant d’ABCyclette, les réparateurs de vélo installés au sein de La Menuise].
Là, ça bouge !
Quels seraient vos trois souhaits pour pouvoir vivre plus souvent ce genre de situation ?
Je souhaite qu’il y en ait de plus en plus de ce genre de projets ici et dans le coin.Re-dynamiser nos petites communes c’est la priorité !
Avec Bréel, on est sur le bon chemin !
Avec quoi vous repartez ?
Je repars en me disant que ça représente la lutte des ruraux, contre toutes les barrières qu’on rencontre, face aux règles pas adaptées à nous vivant en milieu rural.Je suis enthousiaste face à ce type de projets !
Je dirai enfin : créez, soyons ambitieux ! et ensemble, pourquoi pas ?
Entretien réalisé par Hélène Vuong

Quelques mots sur vous : qui êtes-vous ? Quelle est votre fonction ? Dans quelle commune ?
Je m’appelle Caroline Breillat, je suis coordinatrice principale du Projet Educatif Social Local (PESL) à Coutances Mer et Bocage (intercommunalité 2017 - 48 500 habitants, 49 communes, 50 km d’un bout à l’autre).Explique-nous en quelques mots le contexte dans lequel tu as expérimenté Tok Tok
Tok Tok, c’est un outil participatif itinérant qui a été créé dans le but du futur PESL et de la stratégie de mobilité. L’objectif était d’aller à la rencontre de la population pour alimenter notre diagnostic d’un volet qualitatif et de pouvoir aller à la rencontre des personnes les plus éloignées des processus participatifs classiques.Le budget global était de 13 500 € : temps de travail de 2 agents, animation de la démarche (avec 2 stagiaires en master), communication par le service communication et externalisation auprès d’une graphiste sur le logo.
Décris-moi un moment d’interaction avec un ou une citoyenne pendant Tok Tok au cours duquel tu t’es sentie enthousiaste, en gratitude, où tu as le sentiment de toucher du doigt ce qui fait la valeur et le sens de ton métier. C’était quand, où, avec qui, à propos de quoi ?
C’était un jour de septembre 2020, Tok Tok s’est déroulé pendant tout le mois de septembre. On était à Coutances et on utilisait un outil : le porteur de parole. J’échangeais avec un groupe de jeunes lycéens, 3 filles et 1 garçon et on a commencé à discuter plus particulièrement avec une des jeunes femmes. Au fil de l’échange, elle parle de son engagement militant : “moi par exemple je milite contre le racisme et pour le développement durable”. Elle parle aussi de militantisme féministe, elle le dit entre les lignes en disant “on en a marre que les filles soient seulement vu comme des objets. Par exemple, on a le droit d’être en maillot de bain à la piscine en cours de sport, mais quand on vient au lycée avec un crop top, c’est plus la même. Ça envoie des messages importants : on a le droit de se faire reluquer à la piscine parce qu’on est dans le cadre scolaire alors qu’on n’a pas le droit de mettre un crop top dans ce même cadre scolaire alors qu’ici on en a envie - et surtout avec un jean taille haute où on montre qu’un petit bout de peau.”A ce moment, elle m’a mise dans un paradoxe. Ça m'a questionné sur la représentation du corps. J’étais dans une posture de gratitude envers cette jeune fille, car je me suis dit que je pouvais aborder l’égalité hommes/femmes en partant de cet exemple là. Parce que c’est mon travail d’interpeller sur ce type de problématique. J’aurais eu le sentiment de ne pas être entendue si ça ne venait que de moi mais là en partant d’un exemple concret, c’était crédible.
Qu'est-ce qui a été possible grâce à toi ? Quelles ont été les conséquences pour toi, autour de toi ? Quelles ont été les conséquences pour le citoyen ?
Ce qui a été possible grâce à moi : le fait de créer le projet Tok Tok dans une posture d’aller vers, avec une certaine posture : ce n’était pas un outil de revendication mais un outil de dialogue citoyen (sur les 800 personnes, on a eu 2 personnes qui ont pu être critiques).Avec l’équipe d’animation - deux jeunes étudiants en master - on a offert à ces jeunes un moment pour s’exprimer sans leur dire qu’on allait faire tout ce qu'ils demandaient. On était très clair sur ce qu’on allait faire : on va relayer les informations que vous nous donnez à disposition des élus
In fine, le projet politique est ciblé comme une réponse aux attentes des jeunes : ont été définis 6 axes politiques (intégrant notamment l’égalité fille / garçon ou la volonté d’impliquer les jeunes dans les instances de gouvernance associatives et politiques).
Sans fausse modestie, quelles sont les forces, talents, contributions qui t’ont été utiles dans cette situation ?
L’empathie : c’est une nécessité sur ce type d’exercice. De se mettre au même niveau, de ne pas diriger, de réussir à être suffisamment ouverte pour que l’autre s’ouvre à moi, même lorsque je n’en ai pas forcément envie.L’adaptabilité : il faut être capable de s’adapter à son interlocuteur pour réexpliquer la démarche selon leur vocabulaire (les seniors, les jeunes…).
La facilité d'interagir avec l’autre : spécialement avec les personnes qui disent qu’ils n’ont rien à dire. En général, c’est avec eux que je passe 45 min.
La sincérité : être transparente sur ce que je sais ou pas.
Le plaisir : je prends plaisir dans l’engagement avec le public et l’échange
Par exemple, certains jours, je pars de Saint Lô jusqu’à Coutances et je prends des jeunes en stop (c’est très développé ici). J’en profite pour leur poser plein de questions sur la mobilité. Et ils ont plein d’idées concrètes. Pour moi c’est la base de mon métier d’être à l’écoute, c’est presque de l’ordre de la prospective et moins de la partie technique qu’on développe beaucoup.
Qu’est-ce qui t’a procuré de la satisfaction, du plaisir ?
C’est l’interaction qui me procure le plaisir. Et c’est intéressant de constater que c’était presque la part la plus difficile pour les jeunes co-animateurs. Au début, on a eu peur parce qu’ils n’étaient pas à l’aise. Comme ils portent plein de discrédit de l’adulte - parce que ce n’est pas ce qu’on attend d’un jeune en matière de savoir-être - alors ils ont une posture de non-légitimité à y aller. Ils étaient très avenants et agréables pour aller vers les collégiens mais pour aller vers les adultes, c’était plus compliqué. Alors, on a beaucoup travaillé sur des cas pratiques et ils ont évolué tout au long du projet. Et maintenant, je suis fière de dire qu’une des stagiaires fait du développement social local alors qu’elle ne s’y prédestinait pas du tout.C’est le souvenir que je trouve le plus symbolique, c’est celui qui m’interpelle plus professionnellement. Du haut de ses 16 ans, j’ai trouvé cette jeune femme très adulte. Et puis, c’est un sujet qui me parle, je mets de l’égalité femme/homme partout.
Quels seraient tes trois souhaits pour pouvoir vivre plus souvent ce genre de situation ?
J’ai un vrai souhait : j’aimerais que l’outil Tok Tok devienne pérenne. J’ai envie qu’il recommence, soit sur le PESL sur d’autres thématiques, soit par d’autres collègues. On a fait des panneaux magnétiques pour le refaire. J’aimerais aussi que mes collègues l’utilisent, s’en emparent. J’aimerais que la population prenne l’habitude que Tok Tok existe et que c’est un moyen pour dire des choses sur comment les habitants et habitantes vivent Coutances Mer et Bocage. A défaut, j’aimerais à minima que d’autres temps comme celui-ci soient organisés pour discuter avec les habitants.J’aimerais aussi continuer à être en lien avec des élus qui nous soutiennent, qui défendent le dialogue avec les habitants. En fait, si tu n’as pas de relai politique pour soutenir la démarche, c’était très difficile voire impossible à mettre en place. J’aimerais peut-être même que notre législateur puisse les institutionnaliser. Pas forcément tout réglementer pour laisser la part de consultation des citoyens, mais au moins sur une mandature d’aller vers. Ça m'interroge vraiment, en tant que technicienne, que les politiques publiques nationales soient peu construites avec les habitants.
Qu’est-ce que ce projet a généré chez les participants - du côté habitants et du côté collectivité ?
Du côté habitant, j’espère qu’il leur a donné l’envie de s’exprimer. Du côté collectivité, ça a permis de se dire que c’était finalement possible d’associer les habitants. Ce projet a permis de faire bouger les lignes sur l’envie d’associer l'habitant et ça a bousculé leur vision de la jeunesse sur le territoire.Globalement, j’ai dit à mon élu : “tu auras les arguments pour dire non” parce que tu auras l’avis de 800 personnes. En plus, pour développer des stratégies efficaces et des projets utiles, il est essentiel d’avoir un diagnostic qualitatif.
Qu’est-ce qui a bien fonctionné ? et moins bien fonctionné ?
L’outil porteur de parole a super bien fonctionné. Alors que le photolangage n’a pas permis aux personnes de se projeter pour expliquer ce qu’on aime ou pas dans leur territoire ⇒ on a même arrêté de le mettre et on a adapté.C’était très instructif de faire le choix des lieux et le partage de l’itinéraire avec les partenaires associatifs et le CCAS. On a défini un itinéraire et on leur a demandé : “voilà où on veut aller, qu’est-ce que vous en pensez ?”. Ça a nous a permis d’ajuster, par exemple : de cibler plutôt quelques marchés (sinon, ce sont les même profils partout), d’aller aux endroits où les jeunes sont, par exemple le Mcdonald's le mercredi midi ou le centre commercial (parents, jeunes, seniors, habitants du littoral et de la campagne, mobiles ou non…) Il ne faut pas se le refuser, ce qui est le plus important c’est d’aller là où étaient les gens.
Quelle est la suite du projet ?
La stratégie de mobilité a été validée.Coutances Mer et Bocage a pris la compétence “Mobilité” depuis 2021.
Le projet PESL sera validé en début d’année 2022 avec une déclinaison opérationnelle et un schéma de gouvernance sur les 6 axes stratégiques. Nous gardons la possibilité de ressortir Tok Tok à tout moment sur ce projet ou avec d’autres collègues.
Avec quoi tu repars ?
Je suis ravie de pouvoir partager notre expérience, c’est gratifiant de partager ce qu’on fait et de valoriser le travail qu’on a fait. Si on peut être le “Jiminy Cricket” de quelqu’un d’autre, et leur dire que si on y arrive, vous pouvez aussi le faire.Mon envie militante est de faire comprendre qu’il y a une vraie plus value de faire participer les habitants. Je crois que depuis que je suis étudiante, j’ai le mot “participation” dans mon ADN. C’est une certitude dans ma manière de faire mon métier.
Pour l’anecdote, l’idée de Tok Tok a germé pendant mon entretien individuel en 2018 : j’ai dit directement : “je veux faire un diagnostic participatif et le faire en camion pour aller leur demander ce qu’ils veulent”. Et ma persévérance a payé !
Pour en savoir plus sur le projet : https://www.anbdd.fr/wp-content/uploads/2021/09/tok-tok.pdf
Entretien réalisé par Judith Aynes

Quelques mots sur vous : qui êtes-vous ? Quelle est votre fonction ? Dans quelle commune ?
Je suis adjointe au maire de la commune de Talloires Montmin (Haute Savoie) en charge de l’implication citoyenne, de la communication, de l’économie et du tourisme. Nous sommes un village de 2000 habitants, mais nous avons la superficie de Valence !Explique-nous en quelques mots le contexte dans lequel tu es aujourd’hui dans ta fonction d'élue dans ta commune : qu’est-ce qui se passe en ce moment ? Quels sont tes enjeux ? Tes célébrations ? Tes difficultés ?
J’ai commencé mon engagement avec une ambition démocratique très élevée. Au fur et à mesure, j’ai adapté ma posture, mon vocabulaire et les moyens que je mettais en place selon la culture démocratique des personnes avec qui je collaborais. C’est une vraie conduite du changement.Pas loin de deux ans après le début de mon mandat, je suis satisfaite du schéma démocratique dans notre village. Il est adapté à l’identité de notre village : il est très innovant pour notre commune tout en restant humble. Nous expérimentons beaucoup. Nous avons mis en place une gouvernance partagée afin d’éviter la concentration des pouvoirs aux mains d’une voire quelques personnes.
A quoi ressemble notre schéma démocratique ?
- Notre conseil municipal qui regroupe le maire, les adjoints et les conseillers pour délibérer sur les sujets réglementaires mais aussi pour arbitrer sur les sujets des groupes de travail
- Des groupes de travail pour les élus majoritaires et minoritaires : ce sont l’équivalent des commissions mais nous avons décidé de les appeler autrement car ils n’impliquent pas la même chose dans les représentations.
- Des groupes action projets pour les élus et les habitants : ils sont créés lorsqu’un besoin émerge et clôturés à la fin du projet.
- Une plateforme citoyenne : la fabrique citoyenne pour recueillir l’avis des habitants sur différents sujets au fil du mandat. Elle nous a permis d’être proche des habitants pendant le COVID et facilite l’implication des personnes qui ne viendraient pas aux réunions publiques.
Nous avons 4 groupes action projets :
- La redynamisation du bourg de Montmin
- Les sentiers communaux pour en ouvrir de nouveaux ou les entretenir (avec une vingtaine d’habitants)
- L’alimentation saine et locale pour diversifier l’offre d’alimentation sur le village (avec 3 élus et 2 habitants)
- Les adolescents pour co-construire avec eux les équipements dans le village en termes de loisirs
Aujourd’hui, nous aimerions aller au-delà de notre plateforme citoyenne pour favoriser l’implication citoyenne dans le réel avec des conseils de hameaux. Pour l’instant, nous faisons une tournée à l’automne pour échanger avec les habitants, faire remonter leurs doléances et partager des informations.
Nous souhaitons leur donner une capacité d'action plus importante en créant 5 conseils de hameaux. Mais, je m’interroge sur la viabilité des conseils de quartier dans d’autres villes : est-ce que c’est le bon format ? Est-ce qu’on ne va pas déployer beaucoup d’énergie pour pas grand chose si les gens ne s’en emparent pas ? Je suis également inspirée par le travail réalisé par Fréquence commune sur les assemblées citoyennes et je me demande si ce n’est pas plus adapté pour aborder certaines thématiques.
Nous avons des retours positifs sur notre démarche citoyenne : 50% des habitants sont inscrits à notre newsletter, il y a un taux d’ouverture de 75% et nous avons 20% d’habitants inscrits sur la plateforme mais la participation reste timide. Par exemple, sur le travail de concertation sur le bourg, 7% des habitants ont participé. J’étais un peu déçue parce que c’est un projet hyper impactant pour le futur.
Si tu prends du recul sur ton mandat, ça fait maintenant deux ans… Quelles sont tes plus grandes fiertés en termes d’expérimentations citoyennes ? Quels ont été tes plus grands défis ?
Ma plus grande fierté reste la mise en place de la fabrique citoyenne. Elle est très appréciée par les habitants et a démontré aux élus que c’était utile si elle était utilisée à bon escient. Je suis fière de tout l’aspect information / communication / transparence mise en place avec les habitants puisque ça n’existait pas du tout avant.Le fonctionnement était très opaque, imaginez que lorsque nous sommes arrivés dans la municipalité, il n’y avait aucune archive, aucun outil de communication. Et pour moi, ça pose un vrai problème de transparence publique et pour la continuité des mandats. Grâce au travail que nous avons effectué, la prochaine équipe pourra avoir une trace et faire le lien. L’accessibilité de l’information est pour moi une des bases de la démocratie participative.
Dans nos réussites, nous pouvons aussi être fiers d’avoir mis en place une gouvernance partagée, même s’il reste quelques concentrations de pouvoir autour du maire et des adjoints. La chance que nous avons avec le nouveau maire est qu’il nous laisse beaucoup d’autonomie.
Concernant le réaménagement du bourg, nous avons mis en place un processus qui plaît beaucoup aux habitants : nous avons fait adapter le calendrier de l’étude d’aménagement en incorporant à chaque étape l’avis des habitants. Nous les avons consultés sur les orientations en prenant la température grâce au jugement majoritaire, puis nous les avons interrogés sur leurs besoins dans les 5 secteurs et on a fait des propositions au cabinet d’étude. Ils nous ont ensuite fait une proposition visuelle de ce qui était remonté et nous l’avons montré hier aux habitants qui a globalement été bien accueillie. La prochaine étape est de mettre habitants, élus, agents et experts autour de la table pour finaliser ensemble le cahier des charges qui préfigurera le futur bourg de Talloires et qui sera remis au futur architecte.
En dehors de nos réussites et fiertés, nous avons eu une difficulté majeure : le manque de moyens humains et financiers. Ce n’est pas facile d’être seule à porter un enjeu aussi important à l’échelle du village, alors que ce n’était pas un sujet plébiscité par les élus et les habitants. Beaucoup ne voient pas vraiment le problème et pourquoi il faudrait faire autrement. C’est d’autant plus dur quand on voit qu’avec tout ce qu’on a mis en place, les habitants ne sont pas massivement au rendez-vous. Chaque jour, il faut lutter avec des aprioris (“ça va nous faire perdre du temps”, “on n’a pas le temps”, “c’est plus une contrainte qu’autre chose”, “en plus, les gens ne sont pas compétents”). C’est un tel changement culturel, qu’il faut des moyens !
Qu’est-ce que ces expérimentations ont changé chez les participants - du côté habitants et du côté collectivité ?
Ça a changé beaucoup de choses. Ça faisait 30 ans que nous avions le même maire,avec des pratiques plutôt autocratiques, sans aucun système d’information sauf un bulletin municipal par an. Maintenant, les habitants ont de l’information sur tous les canaux : newsletter, site web, plateforme citoyenne, groupes de travail mixtes en intelligence collective.C’est vraiment le jour et la nuit.
Pour les habitants : ils peuvent vraiment exprimer leur avis et être pris en compte. Parfois, on ressent encore le poids d’une société individualiste en attente d’immédiateté dans les réactions : certains exigent ceci ou cela ou d’avoir une réponse dans l’heure, comme si le service public, c’était le supermarché mais petit à petit ça évolue…
Pour la collectivité : pour les agents, je pense que le changement n’est pas encore très flagrant. On doit encore le travailler par l’acculturation et la montée en compétences sur un service public à l’écoute et efficace reposant sur la coopération. J’ai quand même l’impression qu’il y a une meilleure qualité de travail : plus personne ne leur crie dessus, nous sommes plutôt dans un rapport où chacun a son rôle à jouer au service de l’intérêt général.
Décris-moi un moment d’interaction avec un ou une citoyenne pendant ton mandat au cours duquel tu t’es sentie enthousiaste, en gratitude, où tu as le sentiment de toucher du doigt ce qui fait la valeur et le sens de ton engagement. C’était quand, où, avec qui, à propos de quoi ?
Y’a pas mal de petits moments. Par exemple, à la réunion publique d’hier, une dame est venue me voir pour me remercier chaleureusement d’avoir mis en place tout ce qu’on a fait.Et que depuis qu’elle a plus de temps pour s’investir, elle a plus envie de s’engager dans son village. J’en eu plein de retours de ce genre là et ça fait vraiment du bien.
Pour moi, le nerf de la guerre c’est de retrouver du dialogue et de la coopération entre le quatuor : élus, services, habitants et acteurs du territoire. Et je vois bien que c’est possible. Par exemple, le parapente est une activité très importante pour notre commune (200 structures concernées) car nous sommes un village touristique. L’histoire montre que c’est possible de s’unir autour d’un objectif commun de préserver la nature, les habitants, et l’activité économique pour définir des règles communes et partagées.
Qu'est-ce qui a été possible grâce à toi ? Sans fausse modestie, quelles sont les forces, talents, contributions qui t’ont été utiles dans cette situation ?
Je crois que l’on me reconnaît cette capacité à amener des sujets en douceur mais avec fermeté : je suis quelqu’un qui est plutôt optimiste et positive : je vais plutôt voir les opportunités là où d'autres voient des obstacles.Je vais pouvoir emmener les gens dans mon sillon et leur montrer que ça va bien se passer, qu’on va expérimenter, qu’on a le droit de tester et en plus que ce sera convivial et chaleureux. J’essaye de mettre ça dans nos supports digitaux et de donner envie aux personnes pour contribuer.
A la fois, j’ai la tête dans les étoiles et je suis aussi bien ancrée. J’essaye de m’adapter aux personnes, aux situations et je fais des propositions concrètes. La démocratie participative nécessite de la méthode et beaucoup d’organisation : c’est de l’ingénierie à part entière.
Qu’est-ce qui t’a procuré de la satisfaction, du plaisir ?
La réaction des habitants ! Le fait de voir dans leur regard qu’il y a des choses qui se débloquent ou des lumières qui s’allument, et qu’ils sont en train de cheminer... C’est pour ça que je le fais. Merci à ceux qui expriment ce qu'ils ressentent, ça crée de la magie.J’aime beaucoup cette phrase : “Les mots sont des fenêtres.. ou bien ce sont des murs” de Marshall Rosenberg. Je me rends vraiment compte que les mots peuvent ouvrir le champ des possibles ou les fermer et qu’il existe des méthodes pour les ouvrir.
Avec quoi tu repars
Je repars en me disant qu’il reste du chemin à faire et que nous sommes sur la bonne voie. Que nous pouvons continuer à garder ce cap, sans trop nous mettre la pression, car ça peut être contre productif. Nous allons continuer à prendre les choses point par point sans trop se fixer des objectifs élevés et en regardant ce qu’on a accompli dans le rétroviseur pour se donner de la force et continuer.Entretien réalisé par Judith Aynes

Quelques mots sur vous : qui êtes-vous ? Quelle est votre fonction ? Dans quelle commune ?
Directeur général des services de la Ville de Lyon de 2016 à 2021, directeur général des services du Département de Saône-et-Loire de 2012 à 2015, Claude nous accompagne avec l'association Kunact et a bien voulu participer à un entretien appréciatif !Décrivez un moment d’interaction avec un.e administré.e au cours duquel vous vous êtes senti enthousiaste, en gratitude, où vous avez eu le sentiment de toucher du doigt ce qui fait la valeur et le sens de votre métier. C’était quand, où, avec qui, à propos de quoi ? Qu'est-ce qui a été possible grâce à vous ? Quelles ont été les conséquences pour vous, autour de vous ? Quelles ont été les conséquences pour votre interlocuteur ?
C’est le souvenir d’un projet fort qui a eu lieu au cours de la première partie de ma carrière, en 1988. J’étais alors responsable de la communication de la ville de Saint Fons. Cette année-là, la commune fêtait le centenaire de sa naissance. En lien avec une élue et le maire, j’étais dédié à l’organisation des festivités de ce centenaire.L’intention était de faire de cet événement un temps très fort, un temps de fédération des forces vives de la ville, en lien avec son histoire (passé industriel).
Pour préparer cet événement, l’idée était de partir des racines de la commune, de ce qui avait structuré le territoire, les relations, la culture de la commune.
La ville a une histoire industrielle ayant accueilli plusieurs sites dédiés à la chimie (aspirine). Organisations syndicales, sociétés mutualistes, dirigeants d’entreprises, associations d’ouvriers...
La préparation a duré 1 an. Il y a eu énormément de réunions et de mises en relation. Il était fondamental que les idées et les propositions émanent des Saint-Foniards.
Le centenaire s’est traduit par deux grandes semaines d’événements : plusieurs expositions (site industriel, grève d’ouvriers en 1936), la reconstitution d’une classe de l’époque, la création d’une opérette “Naissance de la commune de Saint Fons” écrite par les professeurs de l’école de musique, des animations musicales par l’harmonie industrielle, des animations de théâtre de rue.
On a invité une chanteuse, Catherine Ribeiro, chanteuse engagée née à Saint-Fons. On a organisé un concours d’artistes internationaux et celui-ci a donné la pyramide du centenaire, réalisé par Kate Blacker, que l’on peut voir le long de l’autoroute A7. Le grand événement, le plus marquant, fut celui de transformer la ville telle qu’elle l’était au XIXè siècle. Ca s’est traduit par 10 000 habitants qui sortent dans la rue le jour J habillés comme au
XIXè siècle. On a récupéré de vieux bus à impérial via les services de transport en commun de l'agglomération de Lyon, de vieilles voitures, une pompe à bras du musée des pompiers. la SNCF a affreté un ancien train pour reconstituer le trajet Saint-Fons - Saint Pierre la Palud, ville minière dont l’activité s’est arrêtée en 1972 et qui alimentait en minerais le site de la chimie. Au XIXè siècle, le transport était quotidien.
Ce fut un temps très fort, très exceptionnel car l’ensemble des habitants s’est mobilisé. On a parlé pendant très longtemps de ce centenaire. Ce fut un événement avec beaucoup d’interactions, de fusion, de convivialité.
On a également utilisé l’opportunité pour susciter des rencontres, de la réflexion, des échanges autour des débats de l’époque. En 1894, Sadi Carnot - Président de la République - fut assassiné par un anarchiste italien.
A l’époque, il y avait déjà une forte communauté italienne ouvrière pour l’industrie. Suite à l’assassinat, il y eu des répressions très fortes envers les Italiens. Cet événement nous a incité à créer des échanges sur le racisme en faisant appel à des chercheurs.
Sans fausse modestie, quelles sont les forces, talents, contributions qui vous ont été utiles dans cette situation ?
Le sens de la conduite d’un projet : j’avais des bases et elles se sont confortées. Réunir les bons acteurs, fonctionner en groupe projet, piloterEtre bon gestionnaire du budget (budget à tenir, aller chercher des financements)
Faire preuve de leadership, d’écoute, d’attention : à la fois canaliser et susciter les envies, respecter le rôle de chacun dont celui fondamental, pour ce type d'évènement, des élus.
Tout l’événement a reposé sur permettre l’expression des talents des autres : la tenue de la classe, le théâtre de rue, la musique ...
Qu’est-ce qui vous a procuré de la satisfaction, du plaisir ?
Voir la joie et la mobilisation collective, l’enthousiasme, l’engouement. Les gens ont eu plaisir à se rencontrer, à discuter, à préparerFaire projet commun, co-construire.
Ce qui fait sens dans mon métier ?
Faire vivre un territoire, que les gens vivent le mieux possible ensemble.
Aider les élus à mettre en oeuvre un développement harmonieux, que les gens vivent bien là où ils sont.
Quels seraient vos trois souhaits pour pouvoir vivre plus souvent ce genre de situation ?
Prendre le temps de choisir, avoir le temps libre, être disponible à ce qui vient et ce qui correspondra à mes souhaits et mes attentes les plus profondes.Accompagner là où je prends du plaisir, là où ça fait sens, ce qui correspond à mes préoccupations sociétales
Me retrouver au coeur de projets, microprojets qui aident à mettre de la vie, de l’animation, au sens premier du terme (ce qui donne une âme, ce qui contribue au lien social).
Avec quoi vous repartez ?
Ca m’a permis de revivre un moment fort, réexprimer mes convictions. J’ai la certitude d’avoir fait un beau métier. Je vois poindre des aspirations nouvelles. J’ai démarré ma carrière en 1981 avec l’utopie de changer la vie, avec celle aussi d’une décentralisation qui devait modifier la relation au pouvoir, je la termine avec l’arrivée, dans les principales grandes villes, de nouvelles équipes politiques, porteuses de l’utopie de sauver la planète. Qu’importe, au fond, que ce soit atteignable ou pas. De telles utopies font bouger les lignes, créent des dynamiques et du mouvement, suscitent du débat. Ce dont nos sociétés ont grandement besoin.Entretien réalisé par William Gras